Martin Pfister a dit quelque chose de simple. Trop simple, peut-être. L’OTAN ne viendra pas défendre la Suisse. C’est évident, juridiquement. L’article 5 ne s’applique qu’aux membres. Et la Suisse n’est pas membre.

Pourtant cette évidence a fait du bruit.

Le 2 juillet, dans le Blick, le conseiller fédéral a cassé une illusion répandue. Beaucoup de Suisses imaginent encore qu’en cas de crise, les chars de l’Alliance franchiront nos frontières. C’est un fantasme confortable. Pfister l’a tué d’un coup.

Regardons les chiffres. Ou plutôt, regardons ce qu’il n’y a pas derrière.

La Suisse participe au Partenariat pour la paix depuis 1996. Elle fait des exercices avec l’OTAN. Elle échange du renseignement. Elle coopère. Mais un partenaire n’est pas un allié. C’est comme un voisin avec qui on boit un café. Sympathique, disponible. Il ne viendra pas payer votre loyer si vous perdez votre emploi.

Cette confusion entre coopération et protection, elle vient de loin.

En 1815, les grandes puissances ont reconnu notre neutralité. Pas par générosité. Parce qu’une Suisse stable valait mieux qu’une Suisse conquise et partagée. On est devenus le salon diplomatique de l’Europe. Genève, Lausanne, Zurich. Des lieux où les ennemis se parlaient encore quand ailleurs les canons tonnaient.

Pendant la Guerre froide, cette neutralité a servi. Les capitaux y fuyaient. Les négociations s’y installaient. Des chefs d’État ennemis se serraient la main sur le lac Léman pendant qu’ailleurs on construisait des bunkers. La Suisse offrait un service simple : être utile à tous, menaçante pour personne. En échange, on la laissait tranquille.

Mais le contrat a sauté.

En 2022, nous avons adopté les sanctions européennes contre la Russie. On a gelé des milliards d’actifs. On a fermé l’espace aérien. On a fait exactement ce que font les membres de l’OTAN, sans en être membre. Sans en avoir la protection.

Résultat ? Moscou nous considère comme alignés. Pékin aussi, probablement. Un médiateur crédible doit être perçu comme impartial par les deux camps. Or qui viendrait chercher un arbitrage à Berne aujourd’hui ? Qui croirait encore que nous pouvons parler aux deux côtés ?

Un diplomate suisse, que j’appellerai Henri, m’a confié quelque chose récemment. Il travaillait sur un dossier de médiation au Moyen-Orient. Ses interlocuteurs russes lui ont posé une question directe : « Vous êtes neutres, ou vous êtes avec eux ? » Il n’a pas su quoi répondre. Parce qu’il ne savait pas lui-même.

C’est ça, le problème. On ne sait plus qui on est.

Alors que peut-il se passer ?

La Suisse pourrait choisir. Vraiment choisir. Revenir à une neutralité active, celle des bons offices, des arbitrages, du pont entre les puissances. Ça demanderait du courage. Rompre avec l’alignement automatique sur Bruxelles. Accepter d’être critiqué par les deux côtés. Devenir à nouveau ce lieu où les ennemis se parlent.

Autre possibilité. Elle demande son adhésion à l’OTAN. Elle devient membre à part entière. Elle paie le prix. Elle perd son rôle historique. Mais elle gagne une assurance. Au moins, on saurait où on habite.

Il reste une troisième voie. Celle de l’attentisme. Coopérer avec l’Alliance sans y entrer. Maintenir les sanctions sans les justifier par la neutralité. Attendre que la tempête passe. C’est la solution la plus confortable à court terme. C’est aussi la plus dangereuse à long terme. Parce qu’un pays qui ne sait pas qui il est finit par n’être utile à personne. Ni ami, ni neutre. Juste un satellite sans orbite.

Pfister le sait. Son avertissement n’est pas une déclaration de guerre contre l’OTAN. C’est un appel à la lucidité. Il dit : regardez la réalité en face. Personne ne viendra nous sauver. Ni l’Alliance, ni personne.

Combien de temps peut-on vivre entre deux chaises ? Honnêtement, personne ne le sait. La Suisse a survécu deux siècles en sachant qui elle était. Aujourd’hui, elle a oublié. Et dans un monde qui se recompose, oublier qui on est, c’est peut-être le risque le plus grave.

Par la rédaction

Geostrat Watch – Décrypter le monde pour mieux anticiper